C'était hier, par Jean-Claude.
Un témoignage tellement jubilatoire que je vous le devais.
Excellente dégustation.
"C’était dans les années 60. J’avais environ 14 ans.
Il y avait Paris, la zone des anciennes fortifications, pas de périph et Vanves. C’était là que nous habitions. Mes Parents et moi.
Le jeudi, avec mes potes de la rue Henri Martin, on abandonnait les patins à roulettes
en ferraille et, pour le plus grand bonheur des riverains, direction Paris.
Parfois à pied via la zone, parfois en train via Montparnasse, parfois en bus. Cela dépendait de nos moyens du moment.
Paris, c’était beau, c’était grand. On aimait les bagnoles et il y en avait partout.
Des Traction, des Aronde, des quatre pattes qui se faufilaient si bien dans le trafic que les flics les avaient adoptées en livrée de pie, des Frégate et autres 203, des Juvaquatre gris mat,
des tubes Citroën de plombiers, des Coccinelle pétaradantes, des 2 pattes sauteuses, des G7 bordeaux et noir… Tout cela cohabitant dans un concert incessant de klaxon, d’engueulades et de bras d’honneur.
En un mot, dans la joie.
On guettait les derniers modèles, ceux qui sentaient le neuf. On en rêvait. Pour plus tard…
Et puis, de temps en temps, une DS ! Alors là, ça ne rigolait plus. Surtout lorqu’elle était noire avec un seul passager à l’arrière. On y imaginait Bouvard, Lazareff, un ministre, B.B., De Gaulle !
Notre point de chute préféré était quand même Montparnasse. C’était direct depuis Vanves-Malakoff. Les jours de grande richesse, on se payait le Cinéac. Un cinoche à trois balles dans l’enceinte même de la gare. Un documentaire de Cousteau, un cartoon et un Max Brothers, le tout expédié en une demi-heure. On enchaînait 3 séances pour le même prix. On ne s’en lassait pas.
Sortis de là, direction rue de la Gaîté. Là, il y avait tout à voir. Les boutiques, les enseignes au néon et Bobino. On se demandait bien ce que pouvait foutre Brassens là-dedans ! C’était pour les vieux. Nous, on écoutait Hit the Road Jack en 45 tours.
D’un coup d’un seul, comme une volée de moineaux, changement de direction pour tout le monde. Objectif La Samaritaine.
Il faut dire que mon grand-oncle Paul y occupait depuis toujours, en bon samaritain à col dur, nœud pap et costard rayé, le spectaculaire, respectable et respecté poste de Chef de Rayon.
Ah non, pas n’importe quel rayon ! Imaginez un peu : tout, je dis bien tout le sous-sol du magasin 2. Celui des bonbons, gâteaux, chocolats et autres spécialités de régime.
On connaissait toutes les lignes de bus de Paris. Montparnasse-Pont Neuf ? Une plaisanterie. D’autant plus que la ballade allait être sympa. Qu’il soit à l’arrêt ou pas, on giclait sur la plateforme du ronibus, toujours surchargée. Le Receveur, comme il s’appelait à l’époque, était en permanence occupé, en semi-équilibre avec sa machine à manivelle sur le ventre. Celle qui servait à composter des mètres de minuscules tickets qui ne rentraient jamais du premier coup dans la fente. Il était toujours énervé, le pauvre bougre. Enervé parce qu’il n’arriverait pas, au prochain arrêt, à se hisser jusqu’à la chaîne de chiottes qu’il devrait tirer pour donner le signal du départ. Pas grave. On avait l’habitude de le faire à sa place. Un petit service qui pourrait faciliter la négo si par hasard il lui venait la mauvaise idée de nous demander des tickets.
Et nous voilà partis, tous les quatre, gauldo au vent.
Ca clopait dur sur la plate-forme.
On était des hommes. On était heureux.
En 60, il faut croire que tout Paris passait son temps à s’arrondir la tronche. Il n’y avait de pub que pour le pinard et l’apéro.
Gévéor, Vin des Rochers (le velours de l’estomac), Préfontaines, Saint-Raphaël, Byrrh, Suze et j’en passe, le tout en 4x3m, dans les rues et le métro. Pour la bonne conscience, quelques affiches orphelines et mal placées avec le bibendum Michelin, Ripolin, voire Banania…
Cette réclame aiguisait nos papilles ensuquées par les friandises de l’Oncle Paul. Celui de la Samar. On en finissait par avoir soif…
Des épiceries, il y en avait à tous les coins de rues. On devait tout d’abord repérer la tronche de l’épicier. Une bonne tronche qui accepterait de nous fourguer une de ces fioles dont on ventait les mérites sur tous les murs de la ville. On collectait les 1F50 nécessaires à l’emplette et on envoyait Joël en mission, accompagné d’un dernier encouragement à voix basse : « Prends pas du Gévéor, c’est dégueulasse ! »
Joël ? C’était l’ange Gabriel qui venait acheter une bouteille de pinard pour son paternel.
Ca marchait à tous les coups. Parfois même, le commerçant lui recommandait de ne pas tomber avec la bouteille.
Tu parles, ça ne risquait rien, le trophée, emballé dans la une de l’Aurore, n’avait que très peu de trajet à parcourir.
En deux temps trois mouvements, le picrate était siroté dans le premier square venu, avec double ration pour Joël.
Cette petite collation faisant pousser des ailes à notre ange Gabriel et nous rendant tous plus téméraires, nous ne pouvions donc rejoindre nos pénates sans avoir fait un petit tour du côté du Soldat Laboureur.
Ah ! Le Soldat Laboureur ! Haut lieu de la drague des ados.
Le rencard des pépettes sosies d’Alice Dona. Le rêve quoi.
On se dispersait dans le fameux magasin à quatre étages. Chacun pour soi. Notre rayon préféré était celui du maquillage et des bijoux de pacotille, au rez-de-chaussée. Celui qui attirait les belles comme les mouches attirent les truites.
On en ressortait souvent bredouille. Mais de temps à autre, on arrivait à poser une main sur une épaule. C’était l’exploit et le sujet de conversation de la semaine. Voire plus.
Et voilà, c’était déjà l’heure de rejoindre notre banlieue avant le JT en noir et blanc présenté par Claude Darget.
Le métro serait plus rapide. Porte de Vanves, la zone à grandes enjambées et enfin la rue Henri Martin à peine éclairée par ses trois loupiotes tremblotantes.
Encore fallait-il passer l’octroi (le poinçonneur), car les sous du transport avaient été engloutis dans le Cinéac, le pinard, le paquet de Gauloises et la boîte d’allumettes.
La méthode était simple :
Premièrement : ramasser chacun un ticket usagé, je veux dire déjà perforé.
Deuxièmement : le tendre au poinçonneur, sans le lâcher, le pouce sur le trou.
Le brave homme, la Boyard maïs carbonisée dans un coin de bec humide, harassé par une journée de perforation et de picole, n’avait généralement plus l’énergie de décocher un mot.
Et il faisait, inconsciemment, avec un regard de poulet mort, le deuxième trou dans notre bout de carton qui allait nous ouvrir la porte des premières classes ! Parce qu’il n’était pas question d’user nos fonds de culottes sur les bancs en bois dur des secondes. Vive la Moleskine rembourrée des wagons rouges !
Nous étions des mômes. Un peu intrépides mais « bien élevés ». On nous avait appris ça,
à la maison. Nous cédions nos places aux femmes enceintes, faisions traverser les aveugles, aidions les vieux à porter leurs paquets, ôtions notre béret pour dire bonjour, ne passions jamais une porte en précédant une Dame.
Pas trop mauvais élèves du Lycée Michelet, bahut à deux pas de nos maisons que nous avions rejoint dès la maternelle, nous étions, toujours avec le sourire de la piraterie, bien intégrés à l’univers monochrome de notre petite ceinture parisienne.
Une banlieue qui allait bien, des gens propres qui allaient bien, du boulot qui allait bien,
des seaux de charbon qu’il fallait bien aller chercher à la cave et des bonnes odeurs de gigot et de tarte aux pommes le Dimanche. Tout allait bien, Paris était tout proche, et nous rêvions à l’an 2000."
Je n’aime plus ce Paris des banques, des fast food, de la frippe et du fric.
La misère des banlieues me rend triste à pleurer.
Et Brassens chantait, à Bobino, « J’ai bien peur que la fin du monde soit bien triste ».
Jean-Claude B.